jeudi, octobre 21, 2004

Les Tunisiens et la dictature

Le 24 octobre 2004, les Tunisiens vont élire, dans un simulacre d’élections, leur Président de la république qui ne sera personne d’autre que le Président sortant, Zine El Abidine Ben Ali, avec un taux qui oscillera comme à l’accoutumé entre 99% et 100%. Et ce ne sont pas ses prétendus challengers à l’élection présidentielle ; Mohamed Bouchicha du Parti de l’Unité populaire (7 sièges au Parlement), Mounir Béji du Parti social libéral (2 sièges au Parlement) et Mohamed Ali Halouani d’Ettadjid (ex-parti communiste, 5 sièges au Parlement) ; tous issus de l’opposition parlementaire, cache-sexe de la dictature du régime de Ben Ali, qui pourront contrarier une telle destinée. En effet, depuis sa première élection, le Président Ben Ali, soutenu par les plus grandes démocraties occidentales, n’a cessé de frôler les 100% dans une élection présidentielle « démocratique », puisqu’en 1989 il a été élu avec un taux de 99,27%, en 1994 avec un taux de 99,9% et en 1999 avec un taux de 99,44%.

Aujourd’hui face à cette impasse, certaines personnes de l’opposition non reconnue par la dictature ; une opposition tunisienne au prise elle-même depuis 17 ans avec ses propres démons ; et certains observateurs se sont mis à pointer du doigt l’inertie des Tunisiens face à la dictature du Zine El Abidine Ben Ali. Qu’est-ce qu’on n'a pas entendu sur le compte des Tunisiens ? Qu’est-ce qu’on n'a pas entendu sur le compte des Tunisiens de la part des oppositions et de leurs militants ? Les Tunisiens sont lâches, les Tunisiens sont peureux, les Tunisiens sont des opportunistes, les Tunisiens sont ceci, les Tunisiens sont cela … ! Est-ce que les Tunisiens seraient à ce point si différents de toutes les peuplades de ce monde qui avaient à vivre un moment donné de leur existence une dictature ? Est-ce que les Tunisiens doivent être tenus pour responsables de la faible mobilisation des oppositions ? Est-ce que les Tunisiens doivent être tenus pour responsables de l’impossibilité de l’établissement d’une stratégie commune entre les oppositions ? Est-ce que les Tunisiens doivent être tenus pour responsables de l’échec des oppositions ?


Si les oppositions n’arrivent pas à faire passer leurs messages aux Tunisiens, si les oppositions n’arrivent pas à mobiliser les Tunisiens en faveur d’un boycott actif, si les oppositions ne cessent de se boycotter entre elles,..…, Ceci n’est nullement la faute des Tunisiens mais plutôt c’est un manquement des oppositions. En plus, cette attitude des oppositions, qui rend les Tunisiens responsables de leurs échecs, n’est pas seulement contre productive mais elle est suicidaire. Des oppositions prises entre une dictature et une population hostile, puisqu’elle est montrée du doigt, ne pourront jamais espérer un jour influer sur la destinée de la Tunisie. Pire encore cette posture intellectuelle est fallacieuse puisqu’elle ne nous permettra jamais de comprendre les raisons de la prétendue « passivité » des Tunisiens.


Je pense que la « passivité » tunisienne n’est pas aussi différente de celle espagnole, portugaise, chilienne, grecque, italienne, allemande ou des pays de l’Est. La dictature et la passivité à celle-ci ne sont pas des spécificités tunisiennes mais elles sont communes à toutes les peuplades qui à un moment donné de leur histoire, vivant une certaine insécurité, éprouvent le besoin de cautionner la dictature et ses agissements par un simple instinct sécuritaire et de survie. Ainsi, la dictature de Ben Ali, comme toutes les dictatures connues à travers l’histoire, est le produit des contradictions de la société tunisienne à un moment donné de son histoire, une société tunisienne prise en étau entre les vestiges du passé et les chimères du futur, entre une vision « rétrograde » et une vision « moderniste », entre un monde occidental chantre de la liberté et une histoire, une culture et une religion qui pèsent sur l’émergence même de l’idée de la liberté individuelle. Ces différents facteurs, l’histoire de la Tunisie depuis son indépendance, le mythe du combattant suprême, etc.… ont constitué des barrières à l’émancipation de la liberté individuelle, qui s’est trouvée être réduite progressivement dans tous les échelons de la société tunisienne et ils ont préparé les Tunisiens à la dictature et l’asservissement.


D’un côté, la situation mondiale des années 80, la révolution islamique en Iran, l’hésitation démocratique dans les pays de l’Est, l’incertitude algérienne, etc.. Et d’un autre côté, la confusion à la tête de l’état, un pays au bord de l’explosion, des Tunisiens hantés par un futur incertain, etc.. ont crée les conditions réelles et le terrain fertile à l’émergence d’une dictature. L’insécurité réelle vécue par les Tunisiens pendant cette période de l’histoire de la Tunisie a rendu l’appel au dictateur la nécessité du moment. N’oublions pas qu’à cette époque, la majorité des Tunisiens ont appelé de leurs vœux une reprise en main d’une situation qui commençait à dégénérer. Au fond d’eux-mêmes, à la recherche d’un certain apaisement, d’un certain calme, d’une certaine stabilisation, les Tunisiens ont préféré sacrifier leur liberté au profit de leur sécurité. Ainsi, à ce moment précis de leur histoire les Tunisiens étaient prédisposés à accueillir leur sauveur, c’est comme cela qu’il faudrait comprendre les manifestations de joies et de soulagements des Tunisiens à l’avènement du 7 novembre 1987 (1). Le discours sur la démocratie, la neutralité de l’administration, la séparation entre le parti au pouvoir et l’état, etc.. était un leurre jeté aux syndicats, à la société civile, aux partis politiques de l’opposition, aux islamistes, etc.… et il importait peu à la majorité des Tunisiens en quête de quiétude.


C’est un fait, que les situations d’incertitudes et d’insécurités de la majorité constituent des conditions propices à l’émergence d’un sauveur. Aussi, c’est un fait que tout sauveur est un dictateur. C’est dans une situation d’insécurité que les Allemands, en un moment précis de leur histoire, ont trouvé leur sauveur dans un Hitler. C’est dans une situation d’insécurité que les Italiens, en un moment précis de leur histoire, ont trouvé leur sauveur dans un Mussolini. C’est dans une situation d’insécurité que les Espagnoles, en un moment précis de leur histoire, ont trouvé leur sauveur dans un Franco. C’est dans une situation d’insécurité que les Chiliens, en un moment précis de leur histoire, ont trouvé leur sauveur dans un Pinochet. C’est dans une situation d’insécurité que les Iraniens, en un moment précis de leur histoire, ont trouvé leur sauveur dans un Khomeyni, etc.. Et C’est dans une situation d’insécurité que les Tunisiens, en un moment précis de leur histoire, ont trouvé leur sauveur dans un Ben Ali.
Dans les faits, un 7 novembre ou un 8 novembre (2), un Ben Ali ou un Ghannouchi (3), n’aurait vraiment rien changé à la nature même du régime autoritaire appelé de leurs vœux par les Tunisiens. La seule raison qui a fait qu’on vit aujourd’hui un 7 novembre et non pas un 8 novembre, est que les Tunisiens, en sacrifiant leur liberté au profit de leur sécurité, préféraient certaines libertés au dépend d’autres libertés.


Il est essentiel ici de distinguer entre la liberté individuelle, qui est une, et les libertés qui se définissent par rapport à quelque chose ou des libertés de faire quelque chose. La liberté individuelle désigne la situation dans laquelle un homme n'est pas soumis à la volonté arbitraire d'un autre, peu importe que par l’autre on désigne une personne, une institution ou un dieu. Les Tunisiens en sacrifiant leur liberté au profit de leur sécurité, ils se sont soumis à la volonté de l’autre. En préférant que l’autre soit un Ben Ali et non pas un Ghannouchi, les Tunisiens penchaient plus pour les libertés qu’accorderait un dictateur « laïc » qu’à celles qu’accorderaient un dictateur « islamiste ». La liberté de la femme, la liberté politique, la liberté d’_expression, la liberté religieuse, etc.….sont des libertés accordées par un dictateur, ils n’ont rien à voir avec la liberté individuelle d’un être libre dans une société libre. La liberté de la femme, la liberté politique, la liberté d’_expression, la liberté religieuse, etc.….sont des libertés d’un être non libre dans une société autoritaire. Qu’on a à faire à un régime laïc ou un régime religieux, l’iranien ou le tunisien sont des êtres non libres dans une société autoritaire puisque que l’un comme l’autre sont soumis à une volonté supérieure. Certaines personnes peuvent préférer les libertés d’un régime laïc à un régime religieux et d’autres le contraire, mais la réalité est la même ; c’est vivre sous une dictature. Ainsi, lorsqu’on nous explique que les maux Tunisiens en particulier, et ceux arabes en général, sont la dictature et l’intégrisme c’est s’enfermer dans une analyse tautologique, puisque l’intégrisme est aussi une dictature. Lorsqu’on a à faire à un régime qui réduit la liberté individuelle à des libertés c’est qu’on a simplement à faire à une dictature, peu importe que celle-ci soit laïque, religieuse, verte, rouge ou brune.


Aujourd’hui, à l’échelle internationale la situation s’est empirée par rapport à celle des années 80, l’échec de la démocratisation algérienne avec ses 100 000 morts, les attentats du 11 septembre, la lutte contre le terrorisme, etc.. n'incitent pas les Tunisiens à œuvrer pour un changement de régime. Sur le plan national, la société tunisienne est encore prise en étau entre les vestiges du passé et les chimères du futur, entre une vision « rétrograde » et une vision « moderniste », entre un monde occidental chantre de la liberté et une histoire, une culture et une religion qui pèsent sur l’émergence même de l’idée de la liberté individuelle. Ce contraste entre une vision « rétrograde » et une vision « moderniste », est, outre les questions de personnes, à l’origine de l’immobilisme de l’opposition tunisienne et de son incapacité à incarner un changement crédible.


Dans ce cas, qui suis-je-moi pour reprocher aux Tunisiens de sacrifier leur liberté au profit de leur sécurité, alors que chacun de nous a un jour donné, pour des raisons familiales, professionnelles ou autres, sacrifié sa liberté au profit de sa sécurité. Qui suis-je-moi pour reprocher aux Tunisiens de sacrifier leur liberté au profit de leur sécurité, alors qu’ils voient une opposition patauger dans les contradictions d’une société qui les ont jeté dans les bras de la dictature ?
La passivité des Tunisiens n’en est pas vraiment une, mais elle est plutôt le choix d’un peuple qui privilégie pour le moment sa sécurité à sa liberté. Tant que le combat des oppositions se fait autour des principes d’arabité, de laïcité, d’islamisme, de panarabisme, de nationalisme, etc.… en insistant sur les contradictions de la société tunisienne. Tant que les oppositions ne considèrent pas la liberté individuelle comme l’objectif principale de leurs combats. Tant que ceux qui veulent se soumettre à la volonté de l’autre, peu importe que par l’autre on désigne une personne, une institution ou un dieu, font de leur soumission un dessein à imposer à ceux qui sont différents d’eux. Tant qu’on n’arrive pas à se débarrasser du fardeau historique, culturelle et religieux responsable de l’asservissement des Tunisiens, la dictature dans ses différentes formes et sous ses différentes couleurs a encore une longue vie devant elle.

(1) Le 7 novembre 1987, à l’issue d’un coup d’état médicale, Zine El Abidine Ben Ali, alors premier ministre de la Tunisie, a destitué le Président Habib Bourguiba.


(2) Le parti islamiste Ennahdha avait programmé et arrêté la date du 8 novembre 1987 pour renverser le régime de Bourguiba.

(3) Rached Ghannouchi est le Président du parti Ennahdha, un parti islamiste tunisien qui n’a jamais été reconnu ni par le régime de Bourguiba ni par celui de Ben Ali.