dimanche, décembre 05, 2004

Pas de démocratie possible sans un minimum culturel

Un article du 29 novembre 2004 publié dans le magazine tunisien « Assabah Al Osbouii » est passé inaperçu et n’a suscité aucun commentaire de la part des assidus du net tunisiens ou des militants de tout bord. Pourtant, la statistique publiée dans cet article répond, à elle seule, à toutes les interrogations que se posent les opposants et les leaders politiques sur une prétendue passivité des tunisiens et leurs désintérêts pour la liberté. Cette statistique émanant d’un journal pro-régime est très criante : Le tunisien dépense 90% de son revenu pour les dépenses alimentaires et un dinar (0,62€ ou 0,82$us) par an pour sa culture et ses lectures.

L’interprétation de cette statistique d’un point de vue économique et politique nous montre le très long chemin, qui risque de se mesurer en décennies, qui nous reste à faire pour espérer un jour une Tunisie démocratique.

D’un point de vue économique, cette statistique prend à contre pied, sans l’infirmer, tout le discours du régime de Ben Ali basé sur la performance économique et l’augmentation du revenu moyen du tunisien, qui est estimé aujourd’hui à 3300 dinars ou 2700 $us (un revenu mensuel moyen de 275 dinars ou 225 $us), en pointant sur son insuffisance.

Dans les sciences économiques, lorsqu’il s’agit de la fonction de consommation, il y a deux notions complémentaires qui sont la propension moyenne à consommer et la propension marginale à consommer ou dans des termes keynésiens la « loi psychologique », qui dit que « les hommes sont déterminés en moyenne à accroître leur consommation lorsque leur revenu s’élève, mais pas autant que l’augmentation de leur revenu », la propension marginale à consommer est plus élevée pour les ménages pauvres ou à faibles revenus que pour les ménages riches ou aux revenus élevés.

La propension moyenne à consommer est le rapport entre la consommation globale et le revenu disponible. La propension marginale à consommer est le rapport entre la variation de la consommation globale et la variation du revenu net d’impôt, la propension marginale à consommer est une fonction décroissante du revenu. D’un autre côté, comme la consommation globale ne tient pas compte des modes de consommation, il faut préciser que les modes de consommation sont aussi une fonction du revenu disponible. Ainsi, l’économiste et le statisticien Ernest Engel défini les lois suivantes, les lois Engels, qui lient les modes de consommations au revenu disponible :

· Les dépenses alimentaires augmentent moins vite que le revenu. En conséquence, la propension moyenne des dépenses alimentaires représente une part de plus en plus faible des dépenses d’un ménage. Cette diminution des dépenses alimentaires est relative, pas absolue. Une propension marginale décroissante.
· Les autres dépenses liées à des besoins primaires (logement, chauffage, habillement) augmentent au même rythme que le revenu. L’accroissement du pouvoir d’achat permet au ménage d’augmenter ces différents postes de consommation (location d’un appartement plus grand…) mais dans une proportion égale à la hausse constatée du revenu disponible. Une propension marginale constante.
· Les dépenses ne relevant pas de la nécessité de satisfaire des besoins primaires augmentent plus rapidement que les revenus. Une fois ses besoins primaires satisfaits, un ménage consacre une part plus importante de son revenu à l’achat de biens et services répondant à des besoins secondaires (loisir…). Une propension marginale croissante.

Ainsi, les 90% du revenu du tunisien, ou du ménage tunisien, consacrés à ses dépenses alimentaires, comparés au 10% du canadien, au 11% de l’Anglais, au 15% de l’Italien, au 14% du Français, au 13% de l’Australien, au 11% du Hollandais, au 12% de l’Allemand, au 9% de l’Américain, au 11% du Suédois, au 23% du Mexicain, etc.. par rapport du total des dépenses, nous appellent aux constatations suivantes :

1- Si le Tunisien consacre 90% de son revenu aux dépenses alimentaires, c’est que ce taux est supérieur à 90% s’il était rapporté au total des dépenses.

2- Si le Tunisien consacre plus de 90% de ses dépenses pour des dépenses alimentaires alors il consacre moins de 10% de ses dépenses pour les dépenses d’habillement, les dépenses de logement, les dépenses d’équipement, les dépenses de santé, les dépenses de transports et de communications, les dépenses de loisirs et culture et enfin les dépenses pour autres biens et services.

3- Que la propension moyenne à consommer du tunisien, point de vue de la consommation globale, frôle les 100%.

4- Que la propension marginale à consommer est très élevée, ce qui implique que toute augmentation du revenu du tunisien se traduit presque à 100% par une augmentation de la consommation.

5- Qu’en tenant compte de la très forte propension moyenne des dépenses alimentaires, toute augmentation du revenu du tunisien va se traduire presque dans son ensemble par une augmentation des dépenses alimentaires.

6- Que le revenu disponible du tunisien est faible puisqu’il se réduit presque à sa seule consommation alimentaire.

7- Qu’en tenant compte de la forte propension marginale à consommer et la forte propension marginale des dépenses alimentaires, il faut une importante augmentation du revenu disponible du tunisien pour réduire de la part de plus 90% des dépenses alimentaires dans le total des dépenses.

8- Que même si le Tunisien voit son revenu disponible augmenté significativement pour satisfaire son besoin primaire en matière de besoin alimentaire. Cette augmentation se traduira par l’augmentation d’autres dépenses primaires tels que le logement, l’habillement, etc…

9- Que même si le Tunisien voit son revenu disponible augmenté significativement pour satisfaire la totalité de ses besoins primaires, il faudrait une sacrée hausse de revenu disponible pour que ses dépenses alimentaires passent de plus de 90% à 30% ou voir le niveau occidental autour de 13%. Impossible à court ou à moyen terme.

Donc, le 1 dinar annuel dépensé par le Tunisien pour ses lectures et sa culture ne représente dans les faits que 0,03% de son revenu ou de ses dépenses. Comparer au taux de 7,1% des dépenses en loisir et culture d’un Français, tout en sachant que le Français à mis 40 ans pour que cette partie de ses dépenses passe d’une part de 6,2% à une part de 7,1% du total de ses dépenses, alors on peut réaliser la longue traversée du désert qui nous sépare du minimum culturel nécessaire pour une démocratie possible.

D’un point de vue politique, cette statistique et le précédent point de vue économique, avec ces illustrations comparatives, montrent que si « le premier de droit de l’homme, c’est de manger, d’être soigné, de recevoir une éducation et d’avoir un habitat » alors il n’est pas complètement atteint puisque le Tunisien n’a pas encore satisfait ou assouvi ces besoins primaires pour qu’il consacre une partie de ses dépenses aux loisirs et culture. Parce que si le premier de droit de l’homme, c’est de manger, le premier pas vers la démocratie, c’est un minimum culturel.

Il aurait était intéressant de pouvoir compléter cette statistique, par d’autres portant sur le nombre des tunisiens inscrits dans les bibliothèques, le nombre de livres empruntés et lus par an, le nombre de livres achetés ou empruntés et lus par un tunisien en dehors de son domaine des études, etc.. afin de dresser un tableau plus précis d’un tel désastre culturel.

Il est évident que dans un tel contexte, en laissant de côtés les vendeurs des illusions, on peut s’attendre à tout de la part des tunisiens sauf de se battre pour la démocratie et leur liberté, et comment peut-il en être autrement ? Des tunisiens préoccupés par la satisfaction de leurs besoins primaires, des consommateurs passifs des chaînes paraboliques, des tunisiens sous la joute de la religion et des traditions, des techniciens, des cadres et des technocrates sans la moindre culture et dans la préoccupation principale est de gagner plus d’argent, de bâtir une maison ou un second étage d’une maison qu’ils pourront louer à quelqu’un ou de convertir un garage en une boutique, etc.… !! Est-ce qu’avec de telles préoccupations quotidiennes les Tunisiens sont blâmables ? Bien sur que non.

La liberté, la démocratie, à l’instar de toutes les découvertes humaines qui ont bouleversé notre existence, sont à leur essence des œuvres de penseurs, de scientifiques ou de philosophes individuels. Ces penseurs ou scientifiques ou philosophes n’ayant pas ou plus de besoins primaires à assouvir se sont mis à penser pour leurs semblables afin d’améliorer leurs sorts. Toutes les pensées, toutes les philosophies, toutes les découvertes, toutes les révolutions sont le fait d’individu ou d’une minorité de l’élite intellectuelle. Ce sont ces individus ou cette minorité de l’élite intellectuelle qui ont pensé et réalisé et il en sera toujours ainsi. De ce fait, c’est à la minorité de l’élite intellectuelle tunisienne d’œuvrer pour les Tunisiens, d’aller vers les Tunisiens et non pas le contraire.

Aujourd’hui, il est du devoir des tunisiens de cette minorité de l’élite intellectuelle, des tunisiens qui ont les moyens financiers, des tunisiens de l’étranger de constituer une chaîne de solidarité pour la culture citoyenne des tunisiens. Il est de notre devoir de faire parvenir à chaque tunisien de l’intérieur un livre sur la démocratie ou sur la liberté ou sur la philosophie des lumières, un livre de Léo Tolstoï ou d’Edouard Saïd ou de Mario Vargas Llosa ou de Gabriel Garcia Marquez, etc.… parce que sans le minimum culturel il n’y aura point de démocratie en Tunisie.

Lançons une campagne, qui prendra le temps nécessaire un an ou deux ans, en cherchant des mécènes ou des sponsors pour cette opération culturelle et citoyenne, où chacun pourrait s’engager à envoyer mensuellement un livre par la poste à des personnes différentes dont on pourrait trouver les adresses dans les annuaires ou les faire parvenir indirectement, toute une campagne à penser ! Un tunisien, un livre aujourd’hui pour qu’un tunisien, un vote libre et démocratique soit possible demain.