mercredi, juin 07, 2006

Intervention de Mourad Dridi au Congrès fondateur d’Alternative Libérale, du 14 mai 2006, à La Cigale


Bonjour à tous,

Tous réunis ici, nous avons choisi d’être des femmes et des hommes libres. Nous tunisiens avons également choisi d’être des Hommes libres, d’être des libres tunisiens.

Aujourd’hui, après l’embrigadement des masses arabes par des idéologies totalitaires successives, le nationalisme, le socialisme et l’islamisme, convaincre de l’universalité de la liberté et de l’individu n’est pas une tache aisée. Surtout lorsqu’on est confronté à une certaine mauvaise foi idéologique qui voit dans l’individu et dans la liberté, des notions occidentales.

La pire des choses qui peut arriver à la liberté, c’est de se trouver confinée par des théories fallacieuses à un espace géographique, à l’homme occidental, à une culture chrétienne et à une classe bourgeoise. Les mouvements pro liberté chinois, bosniaques, géorgiens, ukrainiens, biélorusses, égyptiens, libanais ont montré, qu’indépendamment, de sa couleur, de sa religion, de son sexe, de sa classe, de sa culture ; l’homme est né libre.

Il est nécessaire de le rappeler au nom de notre combat pour la liberté. Qu’avant les John Locke, les John Milton. Qu’avant les penseurs libéraux du 18ème, 19ème et 20ème siècle, le Moyen Âge a connu des libéraux dont le penseur libre tunisien Abdar Rahman Ibn Mohamed Ibn Khaldoun. Ibn Khaldoun n’est pas seulement le père fondateur de la science économique et de la science sociale moderne mais il est surtout le premier qui a mis en avant, qu’une économie libre et un choix libre sont à la base d’une forte cohésion sociale, nécessaire à un pays stable.

Non, l’homme arabe ne porte pas en lui la servitude. Oui, je suis tunisien, oriental, de culture musulmane, d’un quartier populaire de Tunis, la cité Ibn Khaldoun, et je suis un homme libre. Oui, je suis libre parce que j’ai choisi d’être un homme libre. Oui, je suis libre parce que je porte la liberté en moi.

En revanche, tout au long du 20ème siècle les hommes politiques arabes ne se sont pas privés d’importer des idéologies totalitaires, comme le nationalisme et le socialisme, pour asservir leur peuple et se retrouver ainsi dans l’impasse.

Ce dont a besoin le monde arabe aujourd’hui, afin de renaître de ses cendres, c’est d’une deuxième phase libérale complémentaire, dans son essence avec celle initiée il y a plusieurs décennies par l’égyptien Rifaa Tahtawi et le tunisien Khair-Eddine Pacha.

Il est temps qu’une politique libérale, au vrai sens du terme, rende à l’homme arabe sa liberté naturelle. Cette liberté injustement confisqué par les pouvoirs successifs.

C’est de cette réalité arabe que la nécessité d’un mouvement libéral, populaire, réformiste et patriote, auquel j’appelle, trouve toute sa plénitude pour sortir la Tunisie du blocage sociétal, économique et politique dans lequel elle se trouve.

Ce mouvement libéral tunisien ne peut avoir aujourd’hui d’autre finalité que celle de créer les conditions nécessaires et les institutions adéquates pour que la liberté inscrite en l’homme soit vécue par tous les Tunisiens.

J’entends par Institutions adéquates, des institutions libres et indépendantes, dont l’objectif est d’être un rempart pour la liberté individuelle et qui ont un pouvoir de contrôle et de destitution. Cela pour deux raisons essentielles :

- D’une part, parce que sans limitation de ses pouvoirs, tout homme est un despote ou un dictateur potentiel. Si aujourd’hui, le régime tunisien est un régime liberticide et que Ben Ali est un despote, c’est essentiellement parce les institutions du pays sont incapables de jouer leur rôle en cas de violations de la constitution ou de la loi. Je ne dis pas cela pour dédouaner Ben Ali mais pour insister sur un risque : tout opposant qui appelle au départ de Ben Ali est susceptible de se comporter exactement comme lui s’il se retrouvait à la tête de l’Etat.

Or, je ne conçois pas notre combat pour la liberté en Tunisie comme un combat pour la substitution d’un despote par un autre, à l’instar de la ferme des animaux de George Orwell.

- D’autre part, parce que les institutions libres et indépendantes sont les seules garantes d’une alternative pacifique même dans le cas de l’ascension des islamistes au pouvoir. Le modèle turc constitue un excellent exemple à méditer.

Afin de débloquer la situation dans laquelle se débat le monde arabe, il faudra intégrer les islamistes dans le jeu démocratique, voir faire l’expérience des islamistes au pouvoir. Parce qu’à l’instar de ce qui s’est passé hier avec le socialisme. Il y’a fort à parier que c’est l’exercice islamiste du pouvoir qui tuerait l’islamisme, en montrant que l’islam politique ne peut pas être la solution aux problèmes de la cité.

Il s’agit là de l’enjeu politique des prochaines décennies.

Dans le cas de la Tunisie, seul un mouvement libéral, porteur de la conscience et des aspirations du peuple tunisien, est capable de nous sortir de la paralysie sociétale et politique actuelle, en conciliant la liberté et l’intégration des islamistes tunisiens à la démocratie libérale.

Il est temps pour les libéraux indépendants, les libéraux du parti au pouvoir, les islamistes libéraux de se retrouver autour d’une plate-forme politique libre les plaçant au centre de l’échiquier politique. Pour enfin proposer aux tunisiens une alternative réelle et crédible et donner aux institutions tunisiennes une légitimité qu’elles n’ont jamais eu.

Merci